Physique et Métaphysique :  

Contes, légendes et poèmes soufis.

Symbolisme des images rencontrées sur les chemins de la Vouivre...

 

"LE SIGNE DE JONAS" 

« Si Jonas m’était conté »

 par

 

Robert-Régor Mougeot

 


 
 
 
Introduction
 
 
 
     
Les peuples anciens avaient la sagesse de se référer à des mythes, des contes, des légendes que l’Inspiration leur dictait. Pour eux, le temps était cyclique et non point linéaire. Ils racontaient des histoires… édifiantes, exemplaires, porteuses de valeurs… Ils n’avaient pas encore, ces peuples, construit cette réduction qu’est l’histoire des historiens qui ont longtemps pensé que tout commençait avec l’écriture !
Comme beaucoup de scientifiques occidentaux, les historiens se coupent de l’Esprit, du monde d’en haut, de la Source, cherchant à leurs allégations des preuves dites “historiques”, toujours partielles, truquées, pipées, interprétées, traduites de façons plus ou moins réductrices, trahissant les divers sens que les mots, les symboles, les hiéroglyphes, les lettres peuvent prendre pour qui est inspiré par l’Intelligence. La plupart des faits mythiques, bien réels pourtant, ne sont aucunement vérifiables à ce niveau, ayant lieu d’abord, non pas dans l’espace-temps que les terriens habitent, mais sur un autre plan beaucoup plus subtil, celui de l’Espace infini, de la Conception d’avant la manifestation.
Les peuples anciens recevaient leurs connaissances, leurs sciences, les rituels de leur religion, leurs savoir-faire par inspiration, en songe, en méditation, lors de quêtes de vision, et l’Origine de tout cela était non humaine, comme tous les livres les plus anciens, les Védas, la Baghavad Gîta, la Bible, le Coran…, même si les interférences humaines, agissant comme des prismes déformant, peuvent être mis en évidence. Par exemple, la Légende amérindienne de la Femme-Bison-Blanc, « Lila Wakan »,envoyée par Wakan Tanka au peuple Sioux conte qu’elle apporta à ces peuples les enseignements pour qu’ils vivent en paix et leur fit don du rituel de la pipe sacré, du calumet de la paix, pour leur permettre de se relier au Grand Esprit
Les humains reçoivent leurs Enseignements directement de la Source par l’Avatara, « celui qui manifeste son Corps de Lumière par le processus de la densification de la Lumière de temps en temps sur la Terre quand cela est nécessaire », ou bien par le Boddhisattva « qui a obtenu la Boddhi à la suite de ré-incarnations par matrice humaine et qui, Réalisé, consent à se réincarner soit à nouveau par matrice humaine, soit par manifestation-présence par corps humain
Vivant leur mort, les humains rejoignaient, lorsqu’ils passaient « de l’autre côté » de ce monde, les ancêtres, le pays des chasses éternelles, le Temps du Rêve, le Paradis… La mort n’était pas étrangère à la vie mais une porte, un passage, vers une autre forme d’existence. Et l’âme quittant le corps de chair, voyageait pour rejoindre chez les Egyptiens la constellation d’Orion, chez les Incas celle du Condor, chez les Dogons des falaises de Bandiagara l’étoile Sirius, … « Il y a beaucoup de demeures dans la Maison du Père », enseignait le Christ.


 
 
 

 

          
En se coupant du « Ciel », non pas le ciel des astronomes, mais les « Ciels » de la Bible, ceux des Soufis, l’humain se coupe de son essence divine et les conséquences en sont terribles. Tous les peuples ont eu leurs épopées, et peu importe qui en est l’auteur, et si les faits se sont bien déroulés ainsi, etc. L’action se passe d’abord sur un autre plan, célestiel, avant que d’avoir sa correspondance terrestre. L’époque actuelle connaît les charniers des conquêtes coloniales, des exterminations des peuples indigènes, des guerres mondiales, des génocides et des attentats aveugles, une violence qui envahit tout, les journaux, les jeux vidéos, les films, les romans… et crée dans les esprits une confusion extrême alors que tout est donné par la Source créatrice pour la joie, la paix, la vie véritable par l’Energie Amour qui crée l’univers. Cette Source n’impose rien ! A l’humain de faire son choix : vivre l’Illusion mayatique dans sa justesse en connaissance de Cause, ce qui mène à une mort pour la Vie, ou bien sombrer dans l’illusoire d’une contre-nature qui mène à la mort pour la mort, tel est le choix !
L’homme occidentalisé ne se sait plus immortel, ou bien n’a plus qu’une vague croyance caricaturale qui, pour les extrémistes de tous bords, les poussent aux crimes et aux assassinats, qui plus est au nom de Dieu ! Quelle aberration ! Au mieux, les croyances routinières dites “spirituelles”, ne peuvent porter les êtres vers la vérité et ne sont aucunement opératives. Elles sont devenues des caricatures ; elles ne peuvent qu’être balayées par le Souffle de l’Esprit qui crée à chaque Instant toutes choses nouvelles…
 
L’Energie-Amour transcende la logique formelle humaine dont les vérités, toujours hypothétiques, créent l’irréel et l’illusoire dans lequel l’humain se débat en vain. Les croyances scientifiques inondent les esprits conditionnés et les maintiennent dans l’exil puisqu’ils se trouvent ainsi confinés dans la dualité, hors de la Vérité qui naît de son absence.. Le règne de la Bête dont parle l’Apocalypse de Jean est celui de la bêtise humaine. La perte du bon sens s’avère de plus en plus suicidaire, mais l’aveuglement et l’entêtement sont extrêmes et induisent des rectifications de plus en plus douloureuses. Les fruits en sont les génocides, les guerres, les massacres, mais aussi les catastrophes que les plus clairvoyants voient bien que leurs causes ne sont en rien naturelles, mais dues aux imprudences gravissimes de ceux qui ne vivent que de cupidité. Cupides d’argent, de titres, de reconnaissance… et dont la réussite apparente crée les famines, les épidémies, les drames dits « humanitaires » !
Pour dépasser la Nature, il faut la connaître, la respecter, être en intelligence avec elle et non pas lui faire la guerre, vouloir la détruire, l’exploiter. L’affirmation de soi ne peut se faire contre elle ; au contraire, il faut entrer dans son intelligence pour pouvoir la commander pour le juste aboutissement de l’Humain véritable. Se répand actuellement une société, un monde contre-nature, monstrueux et aberrant, porteur de tous les malheurs qui s’abattent sur les apprentis sorciers. Mais s’ensemence un Nouveau monde riche de tous les possibles que produit l’Energie Amour.
Alors, comme en tout temps, est rappelé l’essentiel une nouvelle fois conté… C’est ici le « Signe de Jonas », une tentative de réécriture du « Livre de Jonas » de la Bible, avec l’aide de la Kabbale hébraïque, C’est un appel à la « conversion », au « retournement » pour retrouver le Lien avec la Source Originelle de la Création. C’est un moyen de sortir de l’ « ignorance » selon le Bouddha, de « l’erreur à l’égard de l’Origine » comme l’écrit Karuna Platon, afin de ne plus rater la cible, ce que veut dire étymologiquement « pécher ».
 
 
 

 

1 Voir : la revue Guetteur de l’Aube n° 3, juin-juillet 2008, « Femme-Bison-Blanc » p.33 et l’article écrit par Cécile Courtat paru dans la revue Sacrée Planète, n°25, décembre 2007.

2 Platon le Karuna, La Séparativité, Editions de la Promesse, 2008, pp. 40-41.


[1]. [2] ». Beaucoup d’Avatara et de Boddhisattva orientaux sont connus, mais les amérindiens comme les aborigènes australiens, les peuls du Mali et bien d’autres peuples en tout temps et en tout lieu, furent ainsi enseignés. Et l’Avatara peut être une femme comme dans le cas de la Femme-Bison-Blanc ![1] Voir : la revue Guetteur de l’Aube n° 3, juin-juillet 2008, « Femme-Bison-Blanc » p.33 et l’article écrit par Cécile Courtat paru dans la revue Sacrée Planète, n°25, décembre 2007.[2] Platon le Karuna, La Séparativité, Editions de la Promesse, 2008, pp. 40-41.
« Si Jonas m’était conté1 »
 
 
« Mise en voix »
le jeudi 2 avril 2009 au colloque
« Le livre de Jonas »,
Université d’Artois, Arras.
 

 
I La mission de Jonas,

sa fuite et la tempête

 
   Jonas, que l’on dit prophète3, vit sur la terre de ses pères, en Israël. Dans sa méditation, un soir, il entend monter en lui l’inspiration qui lui dit :
     - “Fils de Ma vérité, pour accomplir ton destin, monte vers Ninive4 la grande ville. Crie sur elle car leur méchanceté, la brisure de leur cœur, est montée jusqu’au Ciel !”
     Ninive, c’est la ville de l’Orient, sur le Tigre ; et l’Orient est tourné vers la Face  de  l’Unique, le Soleil de tous les soleils, celui qui ne fait pas d’ombre. Jonas, Iona en Hébreu, c’est la Colombe5, l’âme féminine de l’homme, celle qui seule est capable de ramener le rameau d’olivier de la paix dans son arche.
Jonas a peur de cette voix qui monte du tréfonds de lui. Il ne peut faire face ! Il décide de fuir vers l’ouest, vers le couchant, vers Tharsis, de l’autre côté des colonnes d’Hercule qui séparent la mer de l’océan, là où s’extraient les métaux : l’argent, le fer, l’étain, le plomb et non point l’or pur et incorruptible qui tisse les vêtements de ceux qui accèdent à l’immortalité6. Trop dangereux de dire le DIT de la « déité7 » !
     Il descend jusqu’à la côte ; là, au port, il trouve un bateau. Il donne le prix convenu pour y voyager seul ; l’équipage se met à la manœuvre et le bateau prend le large. Qui ferme la porte de son ciel ouvre celle de son enfer ! Le combat qui se livre en lui déchaîne la tempête. Elle se lève, soudaine, brutale, imprévisible, extrême et le bateau pense se briser. Un bateau qui pense ! Oui, vous avez bien entendu ! Il est la pensée de Jonas ainsi matérialisée, tout comme l’équipage, et la tempête aussi !
Face aux flots déchaînés, la crainte s’empare des matelots et chacun se tourne vers son dieu, qui vers Baal, qui vers Belenos, qui vers Tanit la phénicienne, qui vers Neptune le dieu de la mer ! Mais rien n’y fait.
     La terrible menace s’amplifiant encore, ils jettent la cargaison par-dessus bord pour alléger le navire. En vain ! Livides, ils regardent, impuissants, le capitaine. Celui-ci descend au fond de la cale où Jonas dort, inconscient du danger, comme tombé en léthargie, lui, la Colombe qui ne peut voler. Fuir, c’est vouloir retourner à son origine matricielle. Le ventre du navire est pour lui le refuge du temps paisible de la gestation8…. Le capitaine9 crie vers lui :
     - “Qu’as-tu à dormir quand le péril est extrême ! Réveille-toi de ton sommeil de plomb ou nous allons tous périr. Tourne-toi vers ton dieu ! Peut-être nous sauvera-t-il de la perdition !”
     Remonté sur le pont, le capitaine dit au matelot :
     - “S’il y a une catastrophe, il y a un coupable ! Tirons au sort pour savoir qui de nous est la cause du mal qui nous menace !”
     Le sort tombe sur Jonas et le capitaine le rudoie :
     - “Qui es-tu, toi ? Quel est ton métier ? Ta mission ? Ton Dieu ? Ton ange ? De qui es-tu le messager ? Quel est ton pays ? Que te dit ta conscience ?”
     - “Je suis hébreu, et c’est Yawhé que je crains, lui qui a fait la mer sur laquelle nous voguons et la terre vers laquelle nous allons.”
     - “Qu’as-tu donc fait ? Pourquoi le fuis-tu ? Que faire de toi pour que la mer s’apaise ?”10
     - “Je suis un Ibri, un Hébreu, né de l’autre côté de l’Euphrate… J’adore Yahwé… Je viens de Jérusalem… Je devais partir pour Ninive… et je suis parti pour Tharsis… Je change de rive, je traverse la mer pour faire retour à mon passé ; je veux me rencontrer, aller à Tharsis éprouver mon métal. ”
     Il sait qu’il fuit la vision de sa propre face.
     - “La mer est au-dessus de nous ! clament les matelots affolés, que devons-nous faire ?”
     - “Prenez-moi, jetez-moi à la mer et elle s’apaisera d’au-dessus de vous ! Je suis la cause de cette tempête car je fuis l’inspiration reçue !11
     Les matelots ont grande crainte ; leurs idoles se sont révélées impuissantes. Ils ne veulent pas commettre ce meurtre. Ils se mettent aux rames, redoublent d’efforts pour gagner un rivage. En vain !
Ils se saisissent alors de lui, lui plongent la tête dans les vagues et la tempête instantanément s’apaise.
     Alors, ils le sortent, tout suffoquant, pour le remettre dans le navire. Aussitôt, la tempête redouble. A contrecœur, ils le lancent par-dessus bord et peuvent ensuite naviguer sur une mer d’huile !
 
 
 
Chapiteau de l’église de Moizac.
 
     Fuyant l’inspiration du ciel, Jonas était pourchassé par la mer qui en est le reflet. Jeté dans une mer en furie, elle apaise alors les douleurs de l’accouchement et son âme de colombe prend son envol vers le ciel, mais le passage ne s’ouvre pas et elle doit redescendre dans son corps de chair… Les flots voraces réclament leur proie.
     Entendez bien ! C’est la mer céleste qui se calme et son reflet terrestre ensuite s’apaise.
     Le miracle se produit, car la vie n’est que miracles sur miracles, et le grand poisson surgit des abîmes marins, un grand poisson, qui engloutit Jonas.                            
 

 Cathédrale de Tournai (Belgique).
 
 
1 Cet essai doit beaucoup aux interprétations du livre de Virya, Le Grand Œuvre de Jonas, Georges Lahi auteur-éditeur, 1996. L’auteur interprète le Livre de Jonas par une méthode d’analyse appelée Guématria, traditionnelle chez les Kabbalistes.
2 Voir les ouvrages et articles publiés sur http://regorm.free.fr/ et sur  http://mathematiques.energie-manifestee.net/
Nebi, ou Nabi signifie prophète dans l’Islam qui parle de Jonas appelé alors Yunus. Ou encore Younès en arabe dialectal, ayant comme équivalent Dhû-n-Nûn, l’homme à la baleine ; Zunnun en turc.
4 « Colombe des louanges, j’ai pour demeure le jardin des Idées.
Être essentiel dans le monde visible, je n’ai d’existence que par les dualités. »
(Ibn’Arabi, Le Livre de l’Arbre et des Quatre Oiseaux, Les Deux Océans, 1984, p. 61).
Colombe : Le Ciel (C) se referme, donnant le tout (O) sur terre (L) et cette totalité (O) aime (M) le binaire (Be).
Palumba en latin, mais aussi en languedocien et en gascon : Paix (P) de la manifestation (A) physique (L) ou (U) amour (M) du binaire (B) manifesté (A), décrypte la Langue des Oiseaux (Voir Monin Emmanuel-Yves, Hiéroglyphes français et Langue des Oiseaux, 1982, Point d’Eau).
Voir Essai : " L'Alphabet des Oiseaux", par Robert-Régor Mougeot, sur http://langue.des.oiseaux.free.fr/
5 En 1845, Henry Austin Layard entreprit les fouilles. Il découvrit un palais de plus de 71 pièces dans lequel furent trouvées plus de 22 000 tablettes cunéiformes, certaines datant du XIe siècle av. J.-C.
6 « Les chairs des immortels sont en or ». (Inscription de Redesiyeh. Nouvel Empire, Egypte).
7 D-I-T, déité.
8 La « chrysalide surnaturelle », selon l’expression du poète Jean-Paul de Dadelsen (Jonas, éd. Gallimard, 1962), cette chrysalide étant d’abord la cale du navire avant d’être le ventre du grand poisson.
9 Celui-qui est « à la tête » : « ENTËTE Elohim créait les ciels et la terre,… », Genèse I, 1 ; traduction André Chouraki. Le capitaine personnifie alors le mental de Jonas.
10 “Le sort t’a désigné
  Et nous craignons le pire.
  La mer est déchaînée
  Et nous allons mourir.
  Quel Dieu as-tu fâché
  Qu’il veuille t’anéantir ?” (Chanson Jetez moi dans la mer, comédie musicale Jonas, composée par Etienne Tarneaud sur un livret et des paroles de Jocelyne Tarneaud.)
11 “Jetez-moi dans la mer !
   C’est tout ce qu’il faut faire.
   Ne cherchez pas,
   Et oui c’est moi la cause de ça”. (Idem)

 

 

II Jonas, avalé par le grand poisson, 
se tourne vers la Source de Vie
 
 
            Une baleine disent certains ignorants qui, paraît-il, confondent poissons et mammifères marins1 ! Jonas demeurera trois jours et trois nuits dans ses entrailles.

 

Cathédrale de Tournai, Belgique.

 Jonas est-il né sous le signe du Poisson ? Dans le ventre du grand poisson, il est dans un état transitoire comme l’est ce signe indéfini et indéterminé entre l’hiver et le printemps2. Il est même dit, par un commentateur subtil et inspiré, qu’en un premier temps, Jonas se trouve là « comme dans un palais, les deux yeux du poisson avaient l’éclat du soleil, et dans son intestin se trouvait une pierre précieuse dont la lumière permit à Yonah de voir toute l’activité des profondeurs de la mer.3 ». Il est au paradis, envoûté par la magie du spectacle qui s’ouvre sous ses yeux.
          Alors qu’il se plait là, le poisson meurt et Jonas crie vers le ciel4.
          Ce n’est qu’après la mort du poisson qu’il se trouve plongé dans l’affliction parce qu’il est dans le ventre d’un poisson mort que les autres poissons de la mer dévorent5, des orques et d’autres prédateurs ! 
           Aussitôt, le poisson ressuscite, mais cette fois dit le kabbaliste, c’est un poisson femelle6, correspondant à sa nouvelle réceptivité. C’est la réponse qu’il reçoit et il reste là les trois jours et les trois nuits
qui lui sont comptés dans ces entrailles. Trois jours, c’est le temps qu’il faut à un cadavre mis dans la tombe « avant que ses entrailles n’éclatent.7 »
           Ce sont ses propres entrailles qu’il examine là. Dans tes entrailles, c’est là que tu trouveras la pierre cachée, la fontaine de jouvence d’où jaillit le lait virginal qui a la blancheur de la colombe. Lui, c’est du fond de ses entrailles qu’il crie, un cri muet par manque de souffle, car il étouffe dans ce boyau horrible. Un questionnement se produit :
          - “Quoi suis-je ? En quoi suis-je ?
          Mais à l’instant, Jonas crie sa prière de sa limite vers la limite8 :
          - “J’ai crié vers le ciel ! Il a entendu ma voix. J’étais aux limites de ma vie et je suis sorti de l’enfer. Les flots m’environnaient, me submergeaient. L’ombre de la mort était sur moi. Même dans ma fuite éperdue, une voix pourtant montait en moi. Les eaux m’enveloppaient jusqu’à l’âme, l’abîme m’encerclait. L’algue marine m’étranglait. J’ai été expulsé du navire.    Mon seul recours était en moi cette voix entendue. Jusqu’aux racines des montagnes sous-marines, je suis descendu. Les verrous se sont refermés sur ma tombe ; j’étais retranché du nombre des vivants !”
           Que se passe-t-il alors ? Les trois jours et les trois nuits dans cette tombe, où le mort vivant s’identifie d’abord à son monde égoïque, seront comme les six jours de la création, une genèse. Cette gestation le plonge d’abord dans l’enfance indifférenciée, puis il discerne les contraires, distingue l’intérieur de l’extérieur. Il lui faudra, il le sait alors, passer aux œuvres vives et redevenir ainsi à la fois poisson de la mer et colombe du ciel.
          Jonas remercie d’une voix reconnaissante. Se sacrifiera-t-il pour payer une dette ? Offrira-t-il des sacrifices en reconnaissance ? Sait-il, dans cette fable biblique, qu’il n’y a nulle victime à immoler sur les autels d’un quelconque Dieu, et que les seuls “moutons” à offrir en sacrifice à l’essence de soi-même sont le corps physique qui n’est que la projection en ce monde de notre niveau de conscience, le cœur humain sentimental, les volontés de puissance et « le refus d’exister par soi-même9 » !
           Voilà que le poisson se souvient, redevient mâle et, divinement guidé, vomit Jonas sur le rivage.
 
 
 
1 Au Moyen Âge, le grand poisson  est le plus souvent appelé cetus, piscis ou belua ; il est appelé baleine
dans les langues vernaculaires (Contribution d’Anne-Sophie Durozoy au colloque :
« Représentations et significations médiévales du monstre marin accompagnant Jonas).
Qu’il soit poisson, baleine, requin, monstre marin ne change rien d’essentiel à ce récit. 2 Barbeau André, Traité d’Astrologie, Seuil, 1961.
3 Rabi Yehouda, Zohar, 2 : 48a, cité dans Le Grand Œuvre de Jonas, op. cit., p. 84.
4 « Toi, tu gouvernes le jaillissement de la mer ; à l’assaut de ses vagues, tu les apaises », Psaume 89, v. 10. Traduction André Chouraqui.
5 Rabi Eléazar, cité par Rabi Yehouda.
6 Selon l’état d’être de Jonas, le grand poisson devient mâle ou femelle, mâle lorsque Jonas est dans l’action yang, et femelle lorsqu’il entre en réceptivité, yin. L’androgyne intègre en lui les deux polarités. Le grand poisson est mâle au verset 1, femelle au verset 2 et redevient mâle au verset 11.
7 Le Zohar. Le Livre de la Spendeur. Extraits choisis et présentés par Gershom Schlem, « Interprétation allégorique de Jonas », Editions du Seuil, 1977, p. 97.
8 L’Arbre Tuba ou la Montagne de Qaf, chez les Soufis, la limite de ce monde et la frontière qui sépare ce monde du monde intermédiaire, dit du « huitième climat », ou encore le Non-Où.
9 Monin Emmanuel-Yves, Le Son du Désert, Le Point d’Eau, 1989, p. 40.



Enluminure allemande

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III - La mission de Jonas  

 
 
            Jonas sort du ventre de la baleine, comme jadis Noé sortit de l’Arche. Mais il est la colombe et apporte la paix immédiate et pérenne. Pour lui comme pour tous ceux qui vivent véritablement dans l’instant, passé et futur n’ont pas de sens et tout s’accomplit dans l’éternel présent.
            - “Sors de l’Arche !”, entendit Noé.
 
  
Eglise Saint-Etienne-du-Mont, Paris.
 
- “Sors de la baleine !”, entend Jonas. 
  Alors le poisson vomit Jonas au sec sur le rivage. Il sort victorieux du ventre de la baleine, il ré-entend monter du tréfonds de lui-même la première inspiration qui l’avait traversé et qui avait provoqué sa fuite.
            - “Lève-toi, lui dit cette voix intérieure, va à Ninive, la grande ville, et annonce-leur ce que je te dirai.”
Il se lève, va jusqu’à Ninive. Il faut, dit-on, trois jours de marche pour traverser cette ville. Trois jours encore comme ceux passés dans le ventre du grand poisson !
 
 



 

Cathédrale de Strasbourg.

              C’est d’un pas assuré qu’il marche vers la grande ville ; il est solide maintenant sur ses deux jambes, il déploie consciemment l’énergie d’amour qui le traverse, ses vains désirs se sont dissous dans la tempête ; il a rectifié ses errements… Ses ailes de colombe décuplent son zèle. Dans l’humain, lorsque l’énergie monte depuis sa racine par la colonne vertébrale, les omoplates sont appelées les ailes de la colombe ! Il irradie sans le savoir la joie, la paix, la sérénité, l’amour... Il est ce qu’il est et ne se pose plus de questions.
Il crie vers les habitants :
- Encore quarante jours (1) et Ninive sera renversée.
Non pas détruite, comme l’écrivent certains traducteurs ! Non, renversée, retournée ! Le retournement est inéluctable.
Les habitants l’entendent ; ils retournent leur conduite. La situation de Ninive change du tout au tout en même temps que le comportement des habitants. La parole de Jonas trouve un écho dans leur cœur. A travers lui, ils accueillent les paroles du ciel. Ils s’ouvrent, dépouillent en eux le vieil homme. Le jeûne qu’ils entreprennent n’est pas la seule privation de nourriture. Non ! Ils renoncent à leurs prétentions. Ils retrouvent en eux-mêmes ce qui fait une vie simple et saine et les conflits s’apaisent, la joie de vivre jaillit, effaçant toutes les tristesses qui naissent des désirs mesquins.
 
            Le Roi de Ninive et les Grands de la ville entendent, élèvent le niveau de leur conscience en voyant en eux les causes de la fureur du ciel qui les menaces de destruction, comme le bateau de Jonas subissant la tempête. L’humilité de tous permet un renversement de la situation. Ils sont un avec leur peuple et reconnaissent les lois justes qui assurent l’unité du ciel et de la terre. Le roi se soulève de son trône, il s’élève, il élève le niveau de sa conscience, sublime l’épais en subtil ; et tous ceux qui le contemplent sont élevés par son énergie, sa force de conviction. Il s’asseoit sur la cendre qui « est le diadème du Roi (2) ».Il fait alors passer son manteau par-dessus lui, signe qu’il assume sa fonction d’intermédiaire de l’Esprit. Il s’efface devant l’évidence de son impuissance à changer seul le cours des choses qui fait courir à tous un mortel péril. Il a l’humilité de reconnaître que son rôle sur cette terre est celui d’un médiateur entre la Source de tout et le peuple de son royaume.
Puis l’on crie dans Ninive sur l’ordre du roi :
- “Hommes et bêtes, gros et petit bétail ne goûteront rien, ne mangeront point et ne boiront pas d’eau.”
Par goût du roi ! Ah ! Goûter, savourer la joie intérieure qui inonde chaque cellule du corps… Ce sont toutes les parties, inférieures comme supérieures, qui sont concernées, la totalité de l’être en somme. Plus de nourritures frelatées ! Plus d´émotions sentimentales !
            - “Chacun se couvrira de sacs ! Chacun détournera sa conscience de l’ignorance où elle est et réformera sa conduite. Qui sait si la colère du ciel ne sera pas détournée ?”
C’est la fin d’un déséquilibre dommageable, gros de la catastrophe annoncée et qui n’était encore qu’en puissance. Celle-ci n’a maintenant plus lieu de survenir et Ninive est sauvée…
 
 

 1 Pour le symbolisme du 4 et du 40, voir La Kabale des Kabales de Carlo Suarès ; notre livre La métaphysique des chiffres, auto-édition, 1998. 

 2 Dom Pernetty, Dictionnaire Mytho-Hermétique, p. 70. « Roi » s’entend dans son sens véritable, possédant la royauté du corps, du cœur et de l’esprit.

 

IV L’illumination de Jonas

 
Jonas sent monter en lui une grande douleur et il s’enflamme. Il lui faut comprendre ; il lui faut se comprendre ! Il annonce la fin du monde pour les ninivites et voilà qu’ils  se convertissent. C’est la miséricorde et la clémence qui descendent sur la ville.
En lui, les subtiles traces de réactions se mettent à bouillonner.
- “Ah ! Je me doutais de cela lorsque j’étais encore dans ma patrie et c’est pourquoi j’ai fui vers Tharsis. Je savais que si j’allais là-bas, à Ninive, les habitants échapperaient au courroux du ciel !”
Il désire quitter ce monde où il se sait étranger pour faire retour dans la patrie céleste, quitter l’exil où il est sur cette terre.
- “De grâce, que mon âme fasse retour à la Source d’où je suis venu !”
A son Dieu, il crie :
           - “Prends mon âme ! Prends ma vie pour que je vive enfin de la vie véritable que j’entrevois.
           Non pas pour mourir selon les notions terrestres, non !
          - “Epouse-moi ! Que mon âme se fonde en Toi ! Reçois-moi dans Ta Demeure ! Que je meure à tout ce qui n’est pas Toi !”
           Non plus cette vie illusoire dans ce corps mortel ! Non, la Vie pour une renaissance éternelle…
Il est justement enflammé.
- Les ninivites sont épargnés, mais ils ne sont pas au bout du chemin ; à peine commencent-ils à se mettre en route …”

           Jonas sort alors de la ville dans la direction de l’Orient, il tourne dans la direction de cette nouvelle naissance le feu qui l’habite. Dans un endroit désert, il construit une cabane pour s’abriter du soleil brûlant et pour passer la nuit. Cette demeure provisoire, c’est un lieu de purification qui se construit en branches de cédratier auquel est associée l’eau, en branches de palmier dattier, c’est le feu ; en branches de myrte qui, par leur odeur, représentent l’air et en branches de saule de rivière, pour la terre (1)
. Ainsi, consciemment, cette cabane symbolise la maîtrise des quatre éléments, produits d’une unique substance. Là, il attend et rentre en lui-même.

          Alors, durant la nuit, pousse un ricin dont les feuilles palmées procurent une ombre fraîche. La graine de ricin a des vertus purgatives !
L’arbre est commun en ces pays.

         

          Comme dans l’intestin du gros poisson, à nouveau, Jonas, doit se débarrasser de tous ses excréments. Mais les quatre arbres qui construisent la cabane, construisent aussi le corps de gloire de Jonas. « La branche de palmier figure la colonne vertébrale dominée par le cerveau,... le cédrat figure le cœur,... les myrtes figurent les yeux,… et les saules, les lèvres et la bouche. (1) » Plus de pensées personnelles pour être “pensé” par la puissance créatrice ! Plus de cœur sentimental, mais l’Amour au Cœur de son cœur ! Les yeux de chair deviennent l’Œil de la Connaissance, le troisième Œil, et la bouche ne parle plus pour ne rien dire mais ne profère que les Dits de la Vie, les paroles justement inspirées.

Jonas reçoit une grâce insigne, qu’il n’avait pas même demandée, celle d’être dans l’ombre du tout puissant que symbolise ce ricin poussé en une nuit. Il est adombré, protégé de toute brisure, il est délivré, sauvé, libéré… croit-il !

          C’est comme une montée d’énergie depuis le Luz subtil situé au bas de la colonne vertébrale, dans le sacrum, le lieu sacré. Cette force vitale est nommée Luz dans la tradition hébraïque : « ce qui est caché, couvert, enveloppé, silencieux, secret » ; elle est située « vers l’extrémité de la colonne vertébrale ». « Comme le noyau contient le germe, et comme l’os contient la moelle, ce Luz contient les éléments virtuels nécessaires à la restauration de l’être… » « Le Luz, étant impérissable, est dans l’être humain, le “noyau d’immortalité”, comme le lieu qui est désigné par le même nom est le “séjour d’immortalité”… (2) »

           Cette grâce, elle lui tombe du ciel, comme on dit. Ce n’est pas son œuvre à lui. Les grâces sont les pièges de Dieu (3) lorsque tous ceux du malin ont échoué !

          Au matin suivant, voilà que le ricin aux larges palmes est desséché, mort !
Des larves de capricorne se sont attaquées à son cœur. 



          Jonas souffre de la chaleur torride,
lui qui appréciait si volontiers la fraîcheur de l’ombre du ricin !
Il s’enveloppe la tête, rentre en lui-même et désire à nouveau cette mort d’un corps q
ui le retient ici, en exil. Il ne s’adresse plus à un Dieu extérieur à lui.
Il sait qu’il lui faut trouver la force  et il se parle
à lui-même :

          L’inspiration monte, unifiant son Moi transcendant et le moi inférieur de son individualité terrestre :
           - “Tu as joui de l’ombre du ricin que tu n’as pas planté et qui a poussé en une nuit, dans la nuit noire de ton âme. Tu ne t’es pas élevé par toi-même. Pour jouir de cette extase dans laquelle tu te trouvais, tu n’as eu aucun mérite. Est-ce toi qui as ouvert la porte ? Il te faut maintenant, cette porte, l’ouvrir par toi-même. Montre la vaillance de tes forces intérieures, gagne ce combat seul. Que ta volonté soit le vouloir de la vie ! Certes, nul ne peut s’accoucher seul, mais ce n’est pas la sage-femme qui accouche ! Accouche-toi de toi-même ! Oui, mon illumination n’a été qu’un rêve d’une nuit qui m’a semblée éternelle ! Ce qui est né dans la nuit s’est évanoui avant la levée du jour.
Ce que Jonas fit dans l’instant…

          Jonas, lui, est maintenant dans la toute compréhension… Dans le nom Jonas, le J indique l’homme tourné vers le passé. Voilà pourquoi le nom véridique est Yônah : l’androgyne (Y) ayant retrouvé sa totalité d’être (O) par le Principe (^) déploie (N) la manifestation (A) de l’esprit (H), décrypte la Langue alchimique des Oiseaux (3). 
           Il typifie alors l’Homme Parfait, Célestiel, un et multiple… dont on ne peut rien dire avec les mots des langues terrestres.
La clémence du ciel continua à s’étendre sur Ninive dans laquelle se multiplient douze myriades d’êtres humains, autant dire une multitude innombrable, qui ne connaît pas sa droite de sa gauche, et la bête multiple (1)
Sans le secours du ciel, comment trouveraient-ils en eux « l’étincelle unique de la vérité » ? Eux qui ne savent pas reconnaître et départager ce qui est de leur nature divine et ce qui est de leur nature encore animale, sortis qu’ils sont de la bête multiple dont le règne les précède !
 
          Bien sûr, vous l’avez compris, Jonas, c´est chacun de nous, et Ninive, la multitude innombrable des humains de la terre...
 

 1 Virya, Le Grand Œuvre de Jonas, 1996, G. Lahy.
 2  René Guénon, Le Roi du Monde, Gallimard, 1958, pp. 60,puis 65 et. 64-65.
 3 D’I-Eu ; D’I-A-Ble, voir voir Emmanuel-Yves Monin, Hiéroglyphe Français et Langue des Oiseaux, Point d'Eau, 1982. Et http://langue.des.oiseaux.free.fr/
Voir : Emmanuel-Yves Monin, L’Univers en code-barres. Dodécalogie et transdisciplinarité, 1998,Y. Monin.

 

 


 

 

 

 

 
 
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